Chapitre 1
Lundi 22 décembre 1997



- Sandy ! Que se passe-t-il ? Tu m'effraies. Viens, ne restons pas là. Entrons, il fait froid et nous allons geler!
Depuis l'aube de ce 22 décembre 1997, le thermomètre flirte avec zéro degré.
Jean-Louis accroche des mains les épaules de l'arrivante ; il l'écarte doucement de lui et l'attire dans l'entrée.
Sandy Pincq sanglote, elle se laisse entraîner et fait quelques pas dans la maison, toujours soutenue par le médecin.
Le docteur Major est décontenancé par son apparition subite.
La lourde porte refermée sur eux, ils traversent le hall et pénètrent dans le salon.
La jeune femme se débarrasse de l’ample sac fourre-tout qu'elle portait en bandoulière – c’est incroyable ce qu’elle réussissait à y placer – en le jetant négligemment sur un fauteuil. Elle ôte alors son blouson de cuir fourré et apparaît joliment vêtue d'un jean en stretch noir et d'un ample pull mohair couleur saumon.
Les larmes collent quelques boucles de longs cheveux blonds sur son visage.
La belle demoiselle plonge son regard bleu dans celui de son vis-à-vis. Les yeux océan, d’ordinaire si calmes, sont tourmentés par les vagues précipitées de son chagrin : ils semblent lourds de toute la détresse du monde.
A bientôt quarante-cinq ans, le docteur Major pouvait se flatter d'une bonne maîtrise de ses sentiments ; mais là…
- Tipalou, tu ne peux pas t'imaginer à quel point je suis heureuse de te trouver, commence la jeune femme, excuse-moi d'arriver ainsi à l'improviste. Je savais qu’en téléphonant, tu te serais mis en quatre pour moi et je m'en serais voulu d'interférer en quoi que ce soit avec un éventuel départ en vacances !
- Ma chérie, je suis toujours prêt à t'accueillir, à te recevoir et à t'écouter, quelles que soient les circonstances! répond le dermatologue.
Joignant le geste à la parole, Jean-Louis attire la jeune femme à lui et l'embrasse affectueusement sur les deux joues. Sandy reste serrée dans ses bras :
- Dis-moi, poursuit-il, pour être dans cet état, tu dois forcément être contrariée par un événement dramatique... ta maman ?
- Oh non, Maman va très bien. En ce moment, elle se trouve à Marbella. Elle est l'hôte de collègues espagnols.
- Un chagrin d'amour ? Mais est-il possible de faire pleurer une jeune femme aussi belle et aussi douce que toi ?
Sandy hausse les épaules. Elle tente un sourire mais n’obtient d'autre résultat qu'une moue grimaçante :
- Il s'agit bien de cela... lâche-t-elle dans un soupir.
En tenant cette splendide jeune femme serrée contre lui, Jean-Louis est mal à l'aise, troublé !
Certes, il l'a fait sauter sur ses genoux alors qu'elle était haute comme trois pommes et commençait tout juste à bredouiller ses premiers mots ; mais, ce soir, sa détresse met sa sensibilité à rude épreuve et le tourmente.
Sentant que Sandy s'abandonne et laisse ses explications en suspens, il l'interpelle : 
- Me diras-tu ce qui t'amène dans un tel état d'excitation et de désarroi ?
Quoique formulée doucement, sur un ton empreint d'une tendre affection, la question de son ami relance le chagrin de la jeune femme. Entre deux sanglots, elle parvient pourtant à lui affirmer :
- Tipalou, je ne vais pas bien, je suis malade. Je ne pense pas avoir déjà ressenti, auparavant, de tels malaises. Je crains même d'être fort malade. Pourtant, le généraliste que j'ai consulté à Bâle, après m'avoir examinée, a décrété que ce n'était rien d'autre que de la fatigue.
- Toi, fatiguée, Sandy ? … Après tout, pourquoi pas ? J'ai toujours été époustouflé par l'énergie que tu étais capable de dépenser en une seule journée !
Rien qu’à penser que la jeune fille avait réussi, il y a quelque temps, à mener de front tant d'activités, le docteur Major reste béatement admiratif. 
- Je me souviens très bien de Philippe Desmons, ton ami d’alors ; il était, régulièrement, désarçonné par ton énergie débordante.

*

Sandy avait la sensation d'avoir toujours connu Philippe. Ils s'étaient retrouvés sur le même banc scolaire en septembre 1984.
Sandy arrivait de sa Flandre Occidentale, Philippe, de Bruxelles ; l’un et l’autre pour commencer leur deuxième cycle d’études.
Durant les quatre premières années de collège, les deux adolescents s'étaient ignorés superbement.
Sandy réussissait honorablement dans ses études mais ne pensait qu'à la danse et au tennis de table. Philippe travaillait à l’économie, il était passionné de football et de hockey sur gazon.
Leur découverte réciproque se fit lors d'un stage de ski alpin, organisé par leur établissement au Tyrol autrichien durant les vacances de Pâques 1988.

*

Il faisait un temps splendide sur le Tyrol : la neige et le soleil étaient au rendez-vous.
Philippe Desmons tenait la forme. Il skiait depuis l'enfance. Il était persuadé de devenir très vite, par la démonstration de son adresse, la coqueluche du groupe.
En fait de révélation, ce fut plutôt la déconfiture.
Après une première matinée de décrassage, le jeune homme suggéra à quelques copains – ils étaient tout comme lui déjà chevronnés - de s'offrir quelques émotions fortes en descente hors piste.
Par fanfaronnade, il proposa à Sandy Pincq de les accompagner.
La jeune fille s'était montrée discrète et appliquée le matin, le garçon était persuadé qu'elle déclinerait piteusement son invitation. A sa grande surprise, l'adolescente le fixa un instant de ses yeux bleus :
- OK ! dit-elle.
Le jeune sportif se tourna alors vers son voisin et sourit :
- On va la faire baver, la morveuse ! décréta-t-il.
Sandy entendit la réflexion mais ne cilla pas. Elle se garda de rien laisser paraître. Souriante, comme d'habitude, elle s’élança à la suite des garçons et suivit leur rythme sans difficulté apparente. Tout se passa bien pendant quelques minutes, au grand dam du petit caïd.
Il se décida à sortir le grand jeu :
- Sandy, si tu aimes l’émotion, essaie de me suivre ! proposa-t-il en indiquant la pente abrupte de la pointe de son bâton.
Sur ces mots, Philippe fonça dans la poudreuse. La jeune fille suivit ses traces avec aisance.
Trop fougueux, le skieur rata sa prise de carre au bas de son schuss et tomba. Il disparut de la vue de sa compagne qui, plus adroite, s'arrêta sans problème.
La chute fut sévère. Par chance, vingt mètres plus bas, un épicéa arrêta la course vers l'abîme !
Quand le petit groupe parvint à rejoindre le jeune fanfaron, ce dernier était encore groggy : il souffrait beaucoup. 
Heureusement, son envol eut des témoins et les secours ne tardèrent pas. La jambe gauche fracturée, Philippe dut se soumettre, après immobilisation du membre et injection d'un puissant anti-douleur, à la peu glorieuse descente en traîneau. Il fut transféré en ambulance vers l'hôpital d'Innsbruck.
La pire des vexations était, sans doute, son incapacité à aligner trois mots d'allemand.
La morveuse se proposa pour l'accompagner. Non contente de le snober au ski, elle parlait avec aisance l'allemand ; outre le français, le néerlandais et l'anglais…
Dans l'ambulance, la jeune fille, peinée pour son camarade de classe mais amusée de son air renfrogné, le taquina :
- Puisque tu ne parles pas l'allemand, tu devrais demander que l'on te transfère à Bolzano ; chez les Italiens. J'ai cru comprendre, lors de vos conversations au chalet, ce midi, que vous aviez, tes copains et toi, un faible pour les jeunes filles du sud !
- Je ne parle pas mieux l'italien ! concéda lamentablement Philippe.
- Ce n'est pas grave, moi je le parle : je pourrais être ton interprète.
- Eh merde alors !
La jeune fille avait, souriante, noué le haut de sa combinaison de ski autour de la taille et apparaissait vêtue d'un pull noir à col montant. Elle secoua son ample chevelure d'un air désinvolte, ses yeux taquins, d’un bleu presque transparent, fixaient le jeune mâle meurtri.

*

Les hasards de la vie…
De cet accident allait naître, entre Sandy et Philippe, une solide amitié. Elle ne se démentirait plus jusqu'à la fin des années de lycée.
Ensuite, Sandy partit pour les Etats-Unis parfaire sa pratique de la langue anglaise tout en suivant les cours de danse au Boston Opera. Philippe, de plus en plus passionné par les techniques audiovisuelles, s’inscrivit à l’INSAS* à Bruxelles.
Les jeunes gens allaient se perdre de vue : loin des yeux, loin du cœur.
Un jour, Philippe Desmons, devenu, entre-temps, réalisateur TV, fut chargé par la chaîne FR3 de faire, à Paris, un reportage sur une jeune danseuse du Wild Pony Show. Celle-ci, originaire des Flandres belges, combinait ses activités dans le célèbre cabaret avec des cours intensifs de russe.
Ce jour-là, Cupidon se mêla à la fête. 

*

- Tipalou, je sais ce que signifie "être fatiguée", ajoute Sandy. Quant à Philippe, il ne s'est jamais rendu compte de rien. Il m'aimait bien, sans doute, mais je n'étais finalement pour lui qu'un charmant faire-valoir.
Eh oui, ses tendres promenades au bras de Carla Zebrano ouvraient, au jeune réalisateur TV d'origine belge qu'il était alors, les portes du Tout Paris. La jeune danseuse continue.
- J’ai souvent discuté de cette liaison sans issue avec mon amie Priscilla Stefansson, dans le studio que nous partagions alors à Montmartre. 
- Comment va la jolie Cheyenne Broncho ?
Tout en formulant sa question, Jean-Louis la regrette déjà ; il s'empresse de rectifier sa maladresse :
- Excuse-moi, ce n'est vraiment pas le moment de badiner. Je t'écoute, continue…
- J'ai commencé à me sentir fatiguée vers la fin novembre. J'avais eu une journée assez harassante à l'AIDEDONG *…
- Il s'agit du grand machin pour lequel tu travailles à Bâle ? Tu m'en as parlé la dernière fois que nous nous sommes vus…
- C'est bien cela, je suis interprète et je coordonne la traduction…Je te le garantis, il y a du pain sur la planche.
Tout en abordant le sujet de son travail, Sandy s'anime :
- J'adore mon boulot. Tout se passe bien et je me sens parfaitement intégrée dans l'organisation. J'ai pris mes marques à Bâle qui est une très jolie ville ; je m'y suis fait plusieurs amis. Maintenant, je te l'avoue bien volontiers, je ne rate jamais l'occasion de passer en France lorsque j'ai quelques jours de repos : rien n'égale, à mes yeux, la qualité de vie de ce pays… La froideur des Suisses n'est pas que légendaire.
Redevenant soucieuse, la jeune femme poursuit :
- Pour en revenir à mon problème, je me souviens très bien des premiers symptômes.

*

L’organisation de Sandy ne travaille pas le lundi ni le mardi matin.
Durant le W.E. la jeune femme s’est bien reposée. 
Elle pense donc être en pleine forme. C’est pour elle un jour important. Deux collègues sont en arrêt de maladie ; elle a accepté d'assumer, toute seule, la traduction simultanée d'une discussion entre les représentants de quatre délégations : l'une, française ; l'autre, américaine ; la troisième, anglaise et la dernière, allemande. 
D'ordinaire, c'est un challenge dans lequel Sandy excelle.
La jeune femme a resitué les circonstances :
- Cette fois, ajoute-t-elle, je ne me suis pas sentie vaillante. A plusieurs reprises, je me suis trouvée au bord de l'évanouissement. C'est un miracle si je n'ai commis aucune bévue. Je suis rentrée chez moi vers dix-huit heures, épuisée, moulue. 
Tout en parlant, le rythme de respiration de Sandy s'est accéléré : elle bascule dans la souffrance :
- Après une bonne douche, j'ai préparé un en-cas et me suis assise.
Son haussement d’épaules n’échappe pas au docteur Major.
- Je devrais plutôt dire affalée, dans le canapé devant la télévision. Je frissonnais et ne parvenais pas à me réchauffer. Je suis allée prendre une couverture dans ma chambre et m'y suis enroulée. J’ai dû m'endormir aussitôt après. 
Jean-Louis Major est fort attentif. Il respecte la pause que se ménage sa jeune amie à ce moment de son récit. Ses yeux restent fixés sur le grand miroir vénitien et il contemple le dos de Sandy. Il est ému.
- Quand je me suis réveillée, il faisait noir, reprend bientôt la jeune femme toujours blottie dans les bras de son ami, si des voisins n'avaient pas été bruyants au retour de leur soirée, j'aurais sans doute passé toute la nuit sans bouger ! Le lendemain et le surlendemain, je me suis vraiment traînée au travail. Au milieu de la semaine suivante - nous étions le 4 décembre - mon chef de service m'a appelée dans son bureau pour une fastidieuse séance de signatures. A plusieurs reprises, il m'a demandé si j'allais bien.
Sandy dodeline de la tête : elle revit la scène.
- Michel, mon chef de service, s’est trouvé peu rassuré par mes réponses. Il m'a conseillé de consulter un médecin. Comme j’étais réticente, il a insisté et m’a suggéré d'y aller le lendemain - le jour de la fête de Saint-Nicolas, on ne travaille pas à AIDEDONG. J’ai cru m’en tirer en lui rétorquant que je ne connaissais aucun médecin à Bâle. Peine perdue, il a téléphoné devant moi à un de ses amis, médecin généraliste à Mulhouse, qui a proposé de me recevoir le soir même.
- Lequel médecin t'a diagnostiqué un syndrome de fatigue chronique après avoir prélevé un échantillon sanguin qui s'est avéré normal ! suggère Jean-Louis. 
- Pas tout à fait. Je ne sais pas ce que mon chef de service lui avait dit car ils avaient discuté dans leur dialecte bâlois. Le docteur m’a d’abord interrogée puis il a pris ma tension ; il a palpé mon cou ; il m’a auscultée ; ensuite, il m'a délivré une ordonnance pour des vitamines à prendre tous les matins. Il m'a imposé un congé de maladie de quinze jours. Il n'a proposé aucune mise au point et n'a pas pris de sang pour analyses.
Sandy bouge légèrement et se recale dans les bras de Jean-Louis Major :
- Ce congé, constate-t-elle, m'amenait à la trêve des confiseurs. J'avais devant moi plus d'un mois de repos. J'ai pris mon mal en patience jusqu'à la date de fermeture officielle des bureaux. Je n’ai constaté aucune amélioration. J'ai décidé de remonter sur la Belgique pour prendre ton avis : je n'ai confiance qu'en toi !
Le dermatologue rétorque :
- Cela me va droit au cœur ! Sandy, tu m’as dit, tout à l’heure que Jocelyne… que ta maman séjourne actuellement en Andalousie. Elle ne pourra donc pas s’occuper de toi…
- Ce n'est rien, au contraire, cela m'évitera ses sempiternels sermons. Ce dont j'ai besoin, avant tout, c'est d'un peu de sérénité, je pense la trouver dans l'environnement familier de mon enfance.
- Sandy, je vais t'examiner et essayer d'en savoir plus sur ton état. En tous cas, il est exclu que tu reprennes la route ce soir : je te garde !
Le dermatologue prévient les réticences de son amie :
- J'avais prévu d'aller dîner, avec Robert, dans un restaurant grec. Je vais téléphoner et faire ajouter un couvert. A moins que tu ne sois trop fatiguée...
- Oh non ! Je ne me l'explique pas… mais depuis tout à l'heure, j'ai l'impression d'être sur un nuage. Tu vas me prendre pour une hystérique ?
- Ne commence pas à débiter des âneries. De toute façon, cette nuit, tu dormiras ici. Et ne discute pas !
Chez les Major, en période de fêtes, les chambres d'amis sont toujours prêtes. Agnès y tenait beaucoup et, depuis la disparition tragique de sa femme, Jean-Louis a maintenu cette tradition.
- Demain matin, à la première heure, ajoute le dermatologue, je te retournerai sous toutes les coutures et je te prélèverai quelques tubes de sang. En fonction des premiers résultats, nous verrons ensemble s'il y a lieu d'élargir les recherches.
Jean-Louis réfléchit un instant :
- Tu as gardé ton affiliation à la mutuelle ? demande-t-il sur un ton plus pragmatique.
Sandy secoue négativement la tête :
- Non ! Mais l'AIDEDONG nous affilie à une assurance groupe. Nous bénéficions d'une couverture santé qui prend en charge, à peu de choses près, la totalité des frais médicaux. Par ailleurs, j'ai toujours gardé le contrat d'assurance multirisque que tu m'avais conseillé de souscrire quand je suis partie aux Etats-Unis.
- Je vois que tu peux te soigner sans souci. Nous allons nous occuper de toi. Sois sans crainte, nous ne nous rabattrons sur le syndrome de fatigue chronique qu'en tout dernier ressort !
Sandy se laisse bercer par les paroles de Jean-Louis ; elle est plus calme et se sent prise en charge. Elle a toute confiance en cet homme dont le sourire, autant que les jeux, ont éclairé ses premières années de petite fille.
Par coquetterie, elle veut se défendre d'avoir, sans effort, obtenu plus que ce qu'elle était venue chercher ; elle fait mine de s'insurger :
- Je tombe comme un cheveu dans la soupe. Je vais chambouler vos projets. Que va penser Robert ? Nous sommes le 23 décembre, ne serait-il pas préférable de remettre ce bilan à la semaine prochaine ? Je ne veux pas que Bob me reproche d'avoir gâché son Noël.
- Nous déranger ? Il ne manquerait plus que cela ! D'ailleurs, il y a longtemps que plus rien ne me dérange. Je dois aller chercher Robert au club de tennis de table dans une demi-heure ; tu m'accompagneras, si tu t'en sens la force !

*

Depuis la disparition de sa femme Agnès - déjà quatre ans en février prochain - Jean-Louis Major vivait difficilement les périodes de fêtes. Il veillait à adoucir au mieux la peine de son fils ; il n'empêche qu'il n'en menait pas large.
C'est dire s'il était ravi de voir son amie Sandy et de profiter de cette occasion inopinée de la recevoir.
Il était par ailleurs assuré de la réaction du jeune Bob : l'enfant était fort attaché à la jeune femme. Il reprochait souvent à son père de ne pas avoir réussi à trouver le temps d'aller la voir à Bâle.

*

- Ma chérie, ajoute le docteur Major, je peux t'assurer que, même si tu n'es pas au mieux de ta forme, tu es notre plus joli rayon de soleil en cette fin d'année !
- Je suis impatiente de revoir ton gamin. J’essaie de l’imaginer ; je suis persuadée qu'il a encore grandi depuis ma dernière visite.
- Il approche du mètre quatre-vingts, chausse du 43 - plus que son père -, et il reste désespérément maigre.
Quand il parle de son fils, Jean-Louis est transcendé. Il continue :
- Tu pourras constater qu'il est toujours aussi vif : c'est une véritable pile !
Prenant le ton du conseil amical :
- Attention, je ne suis pas vraiment convaincu qu'il appréciera si tu lui donnes encore du petit Bob. Il s'est fait une gloire d'être l'ami d'une danseuse du Wild Pony ; à son âge, cette référence vaut tous les diplômes !
- Jean-Louis, tu exagères ! J'ai toujours adoré ton fils, tu as beaucoup de chance de l'avoir !
- Tu sais, Sandy, je vais te confier quelque chose : Robert est ma principale raison de vivre depuis la disparition tragique d'Agnès. Au début, je me suis beaucoup préoccupé de son équilibre ; que pouvait faire un garçon de dix ans sans sa maman ?
Emu, le dermatologue inspire profondément :
- Quand j'ai pu surmonter ma peine et mes soucis, ajoute-t-il, je me suis dit qu'Agnès aurait souhaité que je redonne un foyer à notre enfant. Je ne voudrais pas que tu me juges mal.
- Te juger mal, pourquoi mon Dieu ?
- De toute façon, je me suis très vite détourné de cette idée !

*

Quelques mois après la disparition d'Agnès, Jean-Louis Major s'est décidé à regarder autour de lui.
Il s’est vite rendu compte qu'un médecin veuf de son âge ne laissait pas les femmes seules indifférentes. Il accepta un rendez-vous à l'une ou l'autre reprise. 
Chaque fois, très vite, il dut admettre que ce qui intéressait les femmes, tournant autour de lui, n'éveillait pas beaucoup sa sensibilité. 
Quand il amenait Robert dans la conversation, l'enfant apparaissait très vite comme la pierre d'achoppement, le… oui mais !
Parfois, il était d'office relégué au rôle de gêneur. D'entrée, l'une ou l'autre des prétendantes mit en avant le fait qu'ayant elle-même un ou deux enfants à charge, Bob devrait s'en accommoder. Ce fait, naturel en soi, était avancé de telle manière qu'il en devenait inacceptable pour Jean-Louis. 
Très vite, après quelques soirées vides de sens et quelques étreintes assez artificielles, il s'était résigné à vivre pour son fils et pour lui seul.

*

- Je me demande pourquoi je te retarde avec mes considérations alors que tu viens me voir pour tes problèmes de santé ! poursuit le dermatologue.
- Tipalou, tu ne peux pas savoir. Tu me fais tant de bien en te confiant à moi de la sorte. D'aussi loin que je remonte dans ma mémoire, j'ai l'impression que tu as toujours été mon ange gardien !
La jeune fille se détend, un léger sourire ourle ses lèvres :
- Je me rappelle mon étonnement, poursuit-elle, quand, pour la première fois, j’ai constaté que maman avait les yeux marron alors que les miens étaient bleus ; sans réfléchir, j'en ai déduit alors, avec mon innocence enfantine, que tu devais être mon papa!
Jean-Louis est interloqué par cette phrase de la jeune femme.
- Je n'oublierai jamais la colère de Jo, le jour où je lui ai dit que j'avais les mêmes yeux que toi. Je crois qu'elle m'aurait volontiers giflée.
Le médecin imagine sans peine la réaction de Jocelyne Pincq. 
Sa jeune amie est lancée :
- Je me souviens, aussi, de mes chagrins de toute petite fille. Quand maman ne réussissait pas à me consoler, je te réclamais. Cela l’agaçait prodigieusement ! Bien sûr, j'étais encore toute jeune ; je ne comprenais pas alors que je cherchais à transférer sur toi l'absence, le manque du père. Cela, Jocelyne ne pouvait le supporter. 
Sandy se passe la main droite dans sa chevelure dorée :
- Nous étions souvent, constate-t-elle, de trop longs mois sans nous voir. Chaque fois, quand tu apparaissais, c'était un peu comme si nous venions de nous quitter, mon cœur s'emballait de joie !
Ecartant la tête, elle ponctue, attendrie :
- C'est encore le cas aujourd'hui, je te retrouve avec l'impression de t'avoir quitté hier. Ce n'est pas une raison pour oublier Bob : je peux t'accompagner au club ?
La jeune femme a retrouvé un visage serein. Malgré tout, son ami s'inquiète :
- Tu n'es pas trop fatiguée ? La salle est au premier étage. Si tu préfères, tu m'attendras dans la voiture.
- Et perdre ainsi le plaisir de lire la surprise sur le visage de ton fils… Il n'en est pas question !
- Allons-y !
Alors, seulement, Jean-Louis se rend compte que, depuis son arrivée impromptue, Sandy est restée lovée contre lui, pratiquement tout le temps. Y cherchant un réconfort, la jeune femme s'est abandonnée à la tendresse qu'il lui a toujours dispensée sans compter.
Cette situation l'émeut et le trouble. Il s'écarte doucement de la jeune femme. Il s’empare du blouson de cuir qu'elle avait déposé sur le petit guéridon en acajou et le lui présente.
Elle glisse les bras dans les manches du chaud vêtement fourré - cadeau de Philippe Desmons quand le soleil rayonnait encore sur leur amour.
- Veux-tu me donner les clés de ta voiture, propose le médecin, je vais aller prendre tes bagages et les monter dans ta chambre.
- Tu es gentil, es-tu bien certain que je ne perturbe pas tes projets ?
- Tu me poses encore une fois une question aussi idiote et je me fâche ! répond le dermatologue en lui pinçant gentiment la joue.
- D'accord, je n'insiste plus. C'est la Golf bleu nuit garée sur le terre-plein central, juste devant la porte d'entrée.
Avec la moue mutine qu'elle garde intacte depuis l'enfance, Sandy tend le porte-clés :
- Pour neutraliser l'alarme, précise-t-elle, tu pousses sur le boîtier en visant le centre du volant. Si ce n'est pas abuser de ta gentillesse, veux-tu prendre mon beauty-case qui se trouve sur le siège arrière, mon sac de voyage est dans le coffre.
Jean-Louis se dirige vers le combiné téléphonique pour modifier sa réservation au restaurant.
Il quitte ensuite la maison et descend, quatre à quatre, la volée de marches qui sépare le seuil du niveau de la route. 
Sandy saisit par la lanière son fourre-tout de cuir fauve qui trône sur l'un des fauteuils ; elle y plonge la main pour en sortir, aussitôt, une petite trousse de maquillage.
Quelques gestes précis lui suffisent à retoucher son visage et redonner un peu de volume à sa chevelure dont quelques mèches ont souffert de ses pleurs récents.
Lorsque son ami reparaît, portant ses bagages, elle l'accueille d'un joli sourire qui camoufle, en partie, son désarroi.
Alerte, le médecin se dirige vers la chambre d'hôtes dont la porte, déjà entrouverte, semblait espérer la venue de l'amie de la maison. Son fardeau déposé, il redescend immédiatement et lance, enjoué :
- Jeune fille, je n'attends que toi !
Simultanément, il tend à Sandy son trousseau de clés.
La jeune femme qui relève, d'un geste, le col de son blouson fait mine de l'ignorer et se dirige vers la rue.
Jean-Louis, la suit, il s'arrête devant le clavier numérique situé dans le vestibule pour y former le code à trois chiffres qui arme le système d'alarme. 
- Prenons ma voiture ! suggère-t-elle. Conduis si tu veux bien ; à moins qu'il n'ait changé depuis notre dernière rencontre, Bob sera ravi de rouler en GTI !
Sur ces mots, elle glisse son bras sous celui de son ami : le geste est spontané. A cette heure la circulation sur le boulevard est intense, traverser n’est pas sans danger.
La jolie interprète se sent sur un nuage…, libérée !
Ils parcourent, en silence, les deux kilomètres qui conduisent au club de tennis de table.

*

Durant le trajet en voiture, Sandy est perplexe.
Les mains posées sur les cuisses, elle se les pince pour s'assurer de ne pas rêver ; elle se demande :
Comment est-ce possible ? Alors que je me traîne et me languis depuis des semaines, j'ai l'impression, tout à coup, d'être de nouveau bien dans ma peau, la fatigue semble m'avoir délaissée comme par enchantement, je n'ai pourtant pas rêvé tout ce temps. Le contact physique avec Tipalou peut-il à ce point me vivifier, me régénérer ? 
Absorbée par sa réflexion, elle ramène les mains au contact du col de fourrure ; ce geste déclenche une autre bouffée nostalgique : Philippe, je garde le souvenir de ta douceur et de ta gentillesse. Oh, bien sûr, tu aimais à laisser croire que tu étais mon Pygmalion. Je sais que ma beauté, tout comme mon statut de danseuse au Pony, te permirent de te frayer, plus facilement, un chemin au milieu de la faune parisienne. Je dois pourtant admettre que tu étais, en privé, un amant délicat et un très gentil compagnon. J'aime à dire que tu fus le plus attachant des quelques hommes qui traversèrent ma vie en météores. Si je n'avais pas refusé de poursuivre dans une voie qui m'apparaissait sans issue, nous vivrions peut-être encore ensemble aujourd'hui. Je
me demande si tu aurais pu me comprendre et me soutenir aussi facilement que ne le fait Tipalou ?
Un virage serré et un coup de frein appuyé la tirent de ses réflexions.
Parvenu à destination, Jean-Louis Major qui a préservé l’intimité de son amie, coupe le contact.

*

Sandy n'a jamais eu l'occasion de voir jouer Robert Major.
Elle sait que son classement s'améliore régulièrement, saison après saison ; il est actuellement C6.
La jeune femme est ravie que la salle - d'habitude fermée pendant toute la durée des vacances scolaires - soit, ce jour-là, le théâtre d'une joute amicale entre les jeunes de Don Bosco et les meilleurs des autres clubs régionaux.
Même si elle ne joue plus depuis quelques années - sauf occasionnellement en vacances au Club Med -, Sandy garde toujours une émotion intacte quand la conversation s'oriente vers ce sport qui, avec la danse, lui a procuré de grandes joies d'adolescente. Bien sûr, son classement d'alors n'est plus qu'un lointain souvenir - l'absence de compétitions l'a ramenée à un plus modeste niveau - mais l'ambiance, si particulière à ce sport, l'émeut toujours.
Elle monte lentement l'escalier vétuste dont toutes les marches sont recouvertes de panneaux de multiplex vissés - ils camouflent les dalles de ciment victimes des injures du temps -, la jeune femme a l'impression de se retrouver dix ans en arrière.

*

Sandy Pincq se préparait alors à affronter, avec toute la hargne de ses 15 ans, un adversaire doté d'un meilleur classement qu'elle : il lui paraissait pourtant à sa portée.

*

Jean-Louis ouvre la porte donnant accès à la salle ; Sandy est surprise par la taille du local. Plusieurs tables sont désertées.
Elle reconnaît sans peine Robert qui bondit, tel un cabri, à une extrémité de celle placée face au bar.
Jean-Louis, habitué à l'éclairage des lieux, lit le score avant la jeune femme. Bob mène 19 à 13, sur le service de son adversaire.
On en est à la dernière partie, les deux joueurs ont, chacun, gagné un set.
Une vague de déception accompagne le point marqué contre Robert.
Ce dernier, remarque alors la présence de son père et de Sandy, il leur fait un geste complice et sourit. C’est suffisant pour le déconcentrer !
Le jeune Major encaisse, coup sur coup, les deux points suivants : son vis-à-vis revient à 19/16.
Jean-Louis et Sandy s'immobilisent. Ils veulent éviter à l'adolescent toute distraction supplémentaire.
C'est à Bob de servir. Il fixe intensément de ses yeux clairs la petite balle de Celluloïd - il a hérité de sa mère un regard aigue-marine dans lequel on a l'impression de se perdre - ; sa main gauche, repliée en conque, dissimule habilement le petit projectile à la vue de son adversaire.
Robert a la faculté de se fermer à l'environnement trop bruyant. Il fait le vide dans sa tête, concentre son énergie. Soudain il libère son avant-bras droit qui fuse à la rencontre de la main opposée et frappe la balle à grande vitesse. 
Une ombre orange percute l'angle opposé de la table où le joueur n'esquisse pas un geste : 20/16. Une salve
d'applaudissements souligne la beauté du geste. Bob se félicite du soutien de son public.
En cette fin de journée, les visiteurs des clubs invités sont partis, pour la plupart. Le bar reste bien garni des camarades de Robert Major et de leurs parents.

- Celle-ci est pour papa et Sandy ! murmure l’adolescent. 

Fort de cette nouvelle motivation, le jeune sportif reprend l'attitude précédente et balance une fusée toute
semblable qui percute la ligne médiane de la table. L’autre joueur est pris à contre-pied. C’est gagné !

Robert ponctue ce point de la victoire d'une pirouette et d'un rugissement.
Il salue sportivement son adversaire et s'élance pour rejoindre son père et son amie. Jean-Louis lui tape sur l'épaule et le félicite. Bob le remercie d'un sourire.
Le jeune homme se tourne, avec vivacité, vers la jeune femme. Il lui entoure le cou de son avant-bras droit toujours prolongé de la palette victorieuse. En gloussant de plaisir, il lui dépose une multitude de baisers affectueux sur les deux joues.
A quelques mois de ses quatorze ans, il dépasse déjà largement la jeune femme qui, chaussée de mocassins, flirte avec le mètre septante et un. 
- Sandy, je suis si heureux de te voir, je t'adore ! affirme-t-il tandis qu’un large sourire lui éclaire les traits.
Sans désemparer, il lui propose :
- Cette fois, tu ne m'échapperas pas ; tu vas jouer contre moi ; prends ma raquette. Je prendrai une palette du club ; ainsi tu ne seras pas désavantagée !
Jean-Louis qui connaît l'état de fatigue de la jeune femme, veut s'interposer. Sandy a déjà saisi la raquette que lui présente Robert :
- Bob, je ne vais pas te refuser ce plaisir ! consent-elle. Mais je suis fort fatiguée en ce moment, je propose que l'on s'arrête dès que l'un de nous aura atteint onze points.
- OK ! Ce n'est pas long mais je suis ravi de pouvoir échanger ces balles avec toi. Si tu savais, j'en rêve depuis si longtemps !
Il se tourne vers le bar où ses copains sont tétanisés par cette splendide gazelle qui discute en souriant avec lui :
- Les gars ! crie-t-il à leur intention. Je vais faire quelques balles avec Sandy ; c’est l'amie dont je vous ai déjà souvent parlé.
Quelques sifflements admiratifs ponctuent sa phrase. Il croit bon de préciser, sur le ton de la confidence :
- Sandy, ne fais pas attention à eux. Ils n'ont jamais rien vu, ils doivent en baver !
- Que leur as-tu raconté ?
- Ben... rien, j'ai simplement dit que j'avais une amie qui avait été classée B.2. et... avais été danseuse au Wild Pony Show. Ils m'ont toujours charrié. Maintenant qu'ils te voient... ça doit déménager dans leur petite tête ! Hum !

*

Robert se rend compte, un peu tard, que sa partenaire n'apprécie pas d'être ainsi mâtée par cette bande de jeunes gens alors qu'en arrivant, elle se faisait une joie de le surprendre.
- Tu veux que je te trouve des chaussures ? demande-t-il dans l’espoir de l’amadouer.
- Non, répond Sandy, laisse, je vais m'en tirer, mes mocassins ne glissent pas. Tant qu'à faire, je propose que nous jouions sur la table qui a vu ta victoire ! Tu m'accordes un petit échauffement ?
- Evidemment !
Très vite, Sandy retrouve ses gestes, la longueur de ses coups et ses automatismes. Elle ne tarde pas à se déclarer prête. Elle se trouve bien exagérément essoufflée mais se dit qu'elle peut se permettre de donner, avec gentillesse, une petite leçon de discrétion et d'humilité à son jeune ami. Une joueuse, désignée pour arbitrer, leur présente une pièce de monnaie. Galant, Robert propose à Sandy de choisir : elle prend face et perd. L'adolescent garde le même côté et se concentre pour servir la première balle. Il aligne trois services gagnants avant de perdre ses deux mises en jeu suivantes.  Sandy, se saisit alors de la balle et se prépare à servir. Elle fixe son jeune adversaire de ses yeux bleus et lui sourit. Elle chasse d'un revers de main une mèche de cheveux récalcitrante, puis se concentre. Robert n'en croit pas ses yeux : coup sur coup, les cinq services de son amie font mouche. Il reste pétrifié sur trois d'entre eux et se retrouve mené, en moins de temps qu'il ne soit nécessaire pour le dire, 3 à 7 ! C'est à son tour de mettre la balle en jeu. Il ne va pas se laisser ainsi ridiculiser devant ses camarades de club. Comme à la fin de la rencontre précédente, il essaie de faire le vide, sans grand résultat. Deux doubles fautes emmènent le marquoir à 3/9. Le troisième service est parfait, rapide, précis. Mais Sandy qui pâlit depuis quelques minutes, est à la réception. S'ensuit un
superbe échange mais, voulant écœurer son adversaire, Bob met trop d'effet dans son revers et la balle rate la table d'un rien. Désormais, les supporters applaudissent la jeune femme. Robert, mené 3 à 10, garde une infime chance. En face de lui, sa charmante adversaire éponge la sueur qui lui perle au front. Du bar où il s'est adossé, Jean-Louis Major la scrute avec inquiétude. Bob se prépare. La balle liftée échappe à Sandy qui garde, malgré tout, la faveur du public. La désaffection de ses supporters d'ordinaire inconditionnels énerve, sans nul doute, l'adolescent qui se permet de clôturer la joute par une balle dans le filet. C’est du délire.

*

Beau joueur, Robert contourne la table en courant pour féliciter et embrasser sa championne. Alors qu’il la serre dans ses bras, il sent qu'elle frissonne. Il s'écarte pour l'observer : Sandy est livide. Déjà, Jean-Louis s'approche. Il lui présente un verre d'eau fraîche et une serviette-éponge propre. Il l'entraîne vers la table la
plus proche devant laquelle il l'aide à s'asseoir.
- Que se passe-t-il ? s’alarme Robert qui entoure le cou de la jeune femme.
- Ce n'est rien ! affirme la jeune femme. Ne t'inquiète pas Bob, je suis seulement un peu fatiguée et j'ai présumé de mes forces.
- Dis donc, si tu avais été en forme tu m'aurais mis une sacrée raclée. Déjà comme cela, prendre huit points face à une... enfin je veux dire...
- C’est comme si tu l’avais dit, macho. Une fille et de plus une vieille, comme vous dites entre vous !
- Jamais ! demande à mes copains. Si tu savais ce que j'ai déjà pu les seriner avec toi ! Pas vrai les gars ?
Leur table est devenue l'unique centre d'intérêt de la salle. Une vingtaine de jeunes garçons et d'adolescentes en short et polo aux armes du club s'y sont agglutinés. Ils tiennent à la main, soit une feuille de papier, soit un étui de raquette, voire un sous-verre de carton et un stylo à bille ou un marqueur. La chasse aux autographes est ouverte. Alors que Jean-Louis Major se prépare à les disperser, Sandy le retient de la main :
- Laisse, Tipalou. Ils seraient déçus. Je tiendrai le coup. Sois tranquille !
Chacun a son trophée. Robert, entre-temps, a récupéré son survêtement et son sac de sport ; les trois amis se lèvent et saluent l'assemblée d'un jovial :
- Au revoir !
Ils quittent la salle. En descendant les marches, Sandy hésite et s'arrête. Jean-Louis s'approche et lui soutient le bras :
- Que se passe-t-il, ma chérie ?
- Ce n'est rien ! Je crois qu'une douche me fera du bien… je manque d'entraînement. Qu'est-ce que tu crois, je n'ai plus dix-huit ans !

*

Robert, heureux malgré sa défaite, s'installe sur le siège arrière de la Golf et étourdit Sandy de ses innombrables anecdotes d'adolescent. Sa chaleur communicative et sa gentillesse rendent bien vite un peu de sérénité à la jeune femme. Parvenus à la maison, tous trois vont se préparer. Sandy referme derrière elle la porte de la chambre d'amis et soupire :
- Un suppo, tout de suite.
Elle se précipite vers le vanity-case que Jean-Louis avait monté et déposé sur le lit avant leur départ pour le club. Elle l’ouvre et trouve immédiatement les quelques médicaments emportés par précaution. Elle sort, sans hésitation, la boîte contenant les suppositoires antalgiques et en prélève un. Ensuite, elle se glisse sous la douche. Dès que l'eau commence à couler, la cascade de gouttelettes qui rebondit sur son corps, lui fait du bien.
- Je ne l’ai pas avoué tout à l'heure à Tipalou : durant l'échange de balles avec Bob, j’ai ressenti la douleur fulgurante qui m’a déjà malmenée, à plusieurs reprises, ces derniers jours. Cette fois, la douleur m’a lacéré la poitrine ! D’autre part, la jeune femme a éprouvé une lourdeur dans les deux jambes…
- Pas question de flancher. Je dois être forte. Je ne gâcherai pas mes retrouvailles avec ma deuxième famille. Ce soir, ce doit être la fête ! Pour le reste, on verra demain… 

*

Sandy est - ce n’est pas son habitude -, la première à être prête. Elle ne souhaite pas attirer la curiosité des convives du restaurant. Elle a choisi une longue jupe de toile lie de vin et un cardigan sur un pull à col roulé ; tous deux en un délicat cachemire amande. Chaussée de bottines en croûte de cuir vachette beige, l'ensemble lui donne un maximum de confort et de sobriété. Sa seule fantaisie réside dans les sous-vêtements pour lesquels la jeune femme ne fait jamais de concession. Elle aime allier la beauté à l'élégance ; ce soir, elle s'est parée, pour son plaisir intime, d'un soutien-gorge balconnet et d'un string blancs aux délicats pétales brodés ton sur ton : ils sont du plus bel effet sur son hâle soigneusement entretenu.



Il est près de vingt et une heures quand ils quittent la maison. Jean-Louis ouvre devant la jeune femme la portière de sa BMW. Le restaurant n'est pas bien loin. Le médecin parvient à se garer à proximité. Bras dessus, bras dessous, les trois amis qui, sans se concerter, ont opté pour un chaud blouson d'hiver - cuir fourré pour Sandy et Jean-Louis, polyamide et duvet pour Robert -, parcourent, d'un pas rapide, une cinquantaine de mètres et arrivent devant la façade, décorée de pilastres et d'un fronton largement illuminé, du restaurant grec choisi par Jean-Louis. Robert entre et s'efface galamment devant Sandy. Jean-Louis ferme la marche et veille à repousser soigneusement la porte vitrée : le froid vif et mordant de cette fin décembre dérangerait. Immédiatement, le patron s'approche, tout sourire. Il leur serre la main et leur souhaite la bienvenue avant de les diriger vers la table réservée face au bar, au fond de l'établissement. Il les débarrasse tout de suite de leurs blousons. Le restaurant bourdonne, tel une ruche. Toutes les tables sont occupées. Très vite, la carte est apportée et on leur propose l'apéritif. Exceptionnellement, Bob, pourtant amateur de Coca-Cola, suit Sandy et demande un verre de muscat ; Jean-Louis reste fidèle à son ouzo habituel.
Dès que leurs verres sont servis, ils les lèvent et se portent un toast :
- A l'amitié, à la santé !
L'ambiance chaleureuse est très communicative, elle les rattrape bientôt : ils échangent amicalement les banalités habituelles. Le médecin laisse son fils qui a pris place à ses côtés, mener la conversation et soumettre Sandy à un flot de questions. L’adolescent fait face à la jolie jeune femme sur qui beaucoup de regards viennent s'attarder.  Jean-Louis constate avec plaisir l'intérêt qu'éveille Sandy ; cela lui réchauffe le cœur. Il essaie de ne pas trop penser à demain et à la mise au point qu'il programmera. De temps à autre, Sandy quitte le regard de Bob ; elle tourne le visage vers son Tipalou et le gratifie d'un gentil sourire. Ne s'étant pas préoccupés assez vite de la carte, ils n'ont pas fait leur choix quand le serveur vient prendre leur commande. Ils reprennent donc un second apéritif et Bob se commande son premier cola. Le père et le fils choisissent la brochette mixte ; Sandy préfère le mézé ; ils arroseront leur repas d'un Chevalier de Rhodes,
vin rouge assez proche des Côtes du Rhône. Tandis qu'ils dégustent leur deuxième verre, Robert pose amicalement sa main gauche sur la droite de Sandy. Son amie joue à ce moment avec un fragment de cire qu'elle vient de détacher de la bougie qui éclaire la table. La jeune femme suspend son geste et, retournant la main, y accueille celle de son jeune vis-à-vis. Insensiblement, la conversation quitte, dès lors, son caractère anecdotique ; Jean-Louis entend bientôt son fils, devenu plus grave :
- Sandy, quand je te parle, affirme-t-il, j'ai l'impression de retrouver l'écoute attentive de maman. Je sens que tu lis en moi et que tu me comprends.
Le dermatologue se rend compte qu'un événement, très important pour l'équilibre de Bob, va se produire, il regarde intensément Sandy et lui sourit avant de s'excuser :
- Je suis obligé de vous laisser quelques minutes. Je viens de constater que j'ai laissé mon portefeuille dans la boîte à gants de la voiture.
Il se lève et se dirige vers le bar. Il échange quelques mots avec la patronne avant de réclamer son blouson. Repassant devant la table, il plonge les yeux dans ceux de Sandy et comprend que la jeune femme est tout à fait consciente de l'enjeu. Jean-Louis Major quitte le restaurant et, plutôt que de parcourir la distance qui le sépare de sa voiture et risquer ainsi de prendre froid, il pénètre dans le bar contigu et se commande un café. Il a demandé que le service du restaurant retarde le lancement de leur repas. Resté seul avec Sandy, Robert réussit enfin - après bientôt quatre années -, à évoquer le souvenir de sa maman ; il se libère des blocages que la mort accidentelle d'Agnès a entraînés dans sa jeune existence. Quand le médecin revient, plus de vingt minutes se sont écoulées. Son fils ne paraît pas s'être rendu compte de son absence. Il continue sa conversation avec Sandy. 
*

Par-delà les hauts reliefs factices - dus au talent d'une artiste locale - qui ceinturent le restaurant, le regard de Robert Major semble flotter à l'orée de la forêt mythique, protégée d'un inextricable taillis où les charmes, les mûriers, les thuyas et autres ronciers rivalisent dans leur engrènement touffu. Avec l'aide chaleureuse et discrète de son amie, Robert vient enfin de trouver le passage tant cherché. Il est entré dans cet univers au sein duquel, réunies dans une immense clairière, pleurent et soupirent les innombrables mères - jeunes et moins jeunes - arrachées trop tôt à la tendresse et à l'amour de leurs enfants par l'accident, la révolution, la guerre, la fatwa ou autre djihad que l'incurable folie des hommes ne cesse d'inventer depuis l'aube des temps.

*

Lorsque les brochettes et le mézé sont amenés, Sandy relâche la pression de sa main droite sur le poignet de Robert. Ils se regardent et se rendent compte, instinctivement, au travers de leurs regards humides - semblables à ces lagons polynésiens embués après un violent orage - qu'ils viennent de faire, ensemble, le même parcours initiatique. Ils éprouvent des sensations identiques. Ce soir, enfin, Bob Major vient de passer le cap. Il vient d'achever le deuil de sa maman. Il a mûri d'un coup. Sandy, quant à elle a réactivé dans le même temps et sans préméditation sa quête du père absent. Tournant la tête, l'adolescent ramène son regard transparent vers le visage de son père :
- Chouette, ça sent bon, se contente-t-il de dire, je meurs de faim ! 
Jean-Louis, passe son bras autour de ses épaules. Par ce simple geste, il lui fait comprendre qu'il est là et qu'il peut compter sur lui :
- Bon appétit mon fils ! ajoute-t-il simplement. A tes combats… à tes victoires !
Saisissant son verre, il l'amène à la hauteur des yeux de Sandy ; il la regarde au travers du liquide rubicond et poursuit :
-A votre santé à tous deux ; à votre jeunesse ; à votre avenir !

L'auteur : Patrick Motte

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