- L'été
1992 est exceptionnel.
Le
mois de juillet a été chaud et août lui emboîte le pas avec
une salve de
journées
caniculaires, du genre de celles qui d'ordinaire, en Belgique, se
comptent sur les doigts d'une main.
Marcia
Mervaux a accompagné Laura Taris au Zoute pour fêter leur récent
succès universitaire. Les candidatures en histoire sont désormais
derrière elles, un peu de repos leur fera le plus grand bien
avant de démarrer la première licence. Les deux
amies n'ont pas eu le choix, les parents de Laura leur ont cédé
le studio pour le jour de l'Assomption et la quinzaine qui
s'ensuivait. Eux-mêmes n'aimaient pas la grande foule ; or la côte
belge prend à ce moment des allures de fourmilière.
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- Si Laura
peut passer des heures sur la plage au prix d'applications répétées
d'écran total sensé protéger des brûlures sa peau de rousse,
Marcia a constamment l'impression de suffoquer. Le soleil
lui pèse. Elle en a d'ailleurs dit quelques mots à son amie.
- - Marcia,
je te connais depuis toujours, insiste Laura. Tu ne m'enlèveras pas
de la tête que tu n'es pas dans ton état normal. Tu devrais voir
un toubib…
- La jeune
fille hausse les épaules et élude la réponse. Elle se promet tout
de même d'aborder plus sereinement le sujet le soir même pour ne
pas gâcher le plaisir que trouve Laura sur la plage. Heureusement,
le petit pied-à-terre de Georges et Geneviève Taris donne sur la
digue. Régulièrement, Marcia y fait un saut pour s'hydrater. A
chaque fois, elle suscite les sifflements admiratifs des adolescents
qui lézardent à proximité, toujours prêts à s'offrir une
aventure de vacances. Par
nature, Marcia vit, d'habitude, en symbiose avec le soleil. Elle a
la peau mate et bise. Son hâle, ses longs cheveux noirs aux reflets
bleutés, sa taille bien dessinée, rappellent ses origines sévillanes
- sa grand-mère maternelle en est si fière. Seuls ses yeux d'un
bleu abyssal déconcertent de prime abord.
- Quand elle
déambule ainsi pieds nus, vêtue de son seul bikini qu'elle choisit
alternativement noir, rouge ou blanc, la jolie jeune femme ne passe
jamais inaperçue. A vingt ans et demi, avec son mètre soixante-dix
et ses cinquante-huit kilos, Marcia Mervaux se sait jolie.
D'ordinaire, elle s'amuse sans ostentation de l'intérêt qu'elle éveille.
Cette
fois, elle semble ne pas y faire attention. A la limite, elle en est
agacée et il lui arrive de murmurer :
- - Tas de
glandeurs !
- Quand elle
s'installe sur le sable, à côté de Laura, Marcia reste sagement
à l'ombre de son vaste parasol et se réfugie dans la lecture de
l'un ou l'autre magazine féminin. Laura, son
amie d'enfance et sa cadette de près d'un an, la regarde souvent du
coin de l'œil, inquiète de la trouver morose. D'habitude si pétulante,
si volubile, Marcia semble éteinte.
- - Comment
pourrais-je l'aider ? marmonne Laura sans bouger les lèvres.
- Sans le
savoir, elle prend la même résolution que son amie :
- - Nous en
parlerons ce soir !
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- Le
mercredi soir, la température dans le studio du Zoute reste étouffante.
Marcia,
serrée dans un jean écarlate extensible qui accentue la joliesse
de ses formes et l'impression de sveltesse qu’elle dégage, s'est
pourtant emmitouflée dans un ample pull en gros tricot au confort
plutôt hivernal. Elle regarde la TV, affalée sur le canapé. Prise
d'une faim subite, Laura lui propose de grignoter une pizza. Sur
l'acquiescement de son amie, elle commande par téléphone une
calzone et une milanaise. Après
avoir dressé le couvert, Laura s'éclipse sous la douche et revient
vêtue d'un training blanc en coton chiffonné qu’elle porte à même
la peau. Sous l'effet des rayons du soleil, des myriades de taches
de rousseur lui piquettent le visage et le décolleté. Les deux
amies ont exactement la même taille mais Laura, avec ses
soixante-quatre kilos, a un côté rond, appétissant, qui fait
craquer tous les garçons. La couleur de ses cheveux, sa peau lui
donnent des reflets de biscuit au beurre.
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*
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- Le livreur
de pizzas sonne. Laura se lève, elle a préparé la monnaie exacte
complétée d’un généreux pourboire. Après son
départ, les deux amies s'attablent et commencent à manger. Marcia a
ouvert une bouteille de valpolicella et empli leurs verres. Elles
trinquent aux vacances et au soleil qui, pour une fois, est loin de
les bouder.
- - Je
n’ai pas chaud ! constate Marcia.
- - Tu
rigoles, il fait au moins trente degrés. Toi, ma chérie, tu es
malade !
- Tout en répondant,
Laura dévore littéralement sa pizza milanaise, elle remarque que
le chausson de la calzone est tout juste entamé. C'est le moment de
crever l'abcès, elle lance :
- - Ma chérie, tu
ne manges pas ?
- - Je n'ai
pas faim, si tu en as envie, surtout n'hésite pas !
- - Pas faim
? rétorque Laura. Ne me fais pas rire. tu as toujours eu un appétit
d'ogresse. C'est même scandaleux de constater que tu ne prends
jamais un gramme ! La
taquinerie n'a rien de méchant, pourtant Marcia dépose son morceau
de pizza et repousse son assiette avant de se couvrir le visage des
mains. Rien ne va
plus. Laura se lève
et fait le tour de la table. Elle se place derrière son amie et se
penche. Elle lui entoure le torse des bras et, frotte doucement son
visage contre ses cheveux noirs et soyeux :
- - Viens
t'installer sur le canapé, lui dit-elle, il faut vraiment qu’on
parle. Raconte-moi tout ! Nous n'avons jamais eu le plus petit
secret l'une pour l'autre, nous n'allons pas commencer aujourd'hui.
Nous sommes ici pour passer un bon moment, nous avons très bien réussi
notre année, nous sommes jolies, les garçons sont à nos basques,
tout nous sourit. Du moins, c’est ce que je croyais. Mais toi, tu
n'es pas bien, je m'en rends compte depuis quelques jours.
- - Oh !
Laura, nous sommes venues pour nous reposer, nous détendre, nous
amuser. Au lieu de cela, je te gâte le séjour !
- -
Taratata, rien de tout cela ! La seule chose qui pourrait me gâter
les vacances serait de te savoir malheureuse et de ne pouvoir
t'aider. Allez viens, et dis-moi tout !
- Marcia
n'oppose pas de résistance, elle se lève et se dirige vers le coin
salon. Son amie lui dispose quelques coussins sur le canapé et
l'installe confortablement, avec la tendresse et la sollicitude
d'une sœur :
- - Ne
t'inquiète pas, commente-t-elle en s’asseyant sur la moquette, je
ne suis pas psy, tu ne vas pas devoir faire une analyse. Finissons
le valpo !