Petite

fantasmagorie

de

Noël

par Patrick Motte

 

Sans mauvaise intention, trois personnages inanimés tiennent conciliabule dans le bureau de leur ami médecin.

 

V. - Que fais-tu là ?

P. - Je t’attendais !

V. - Pourquoi as-tu quitté ton galet ?

P. - Je m’y ennuyais…

B. - Quand Mossieu s’ennuie, tout le monde en profite. Il ne sait pas descendre seul de son caillou ; alors, quand il veut faire du zèle : patatras, bonjour les dégâts !

V. - Ce matin cela n’a pas l’air d’aller très fort !

P. - Laisse-le ; tu vois bien qu’il boude ! Et quand il est dans cet état, personne n’échappe à son acrimonie !

Le visage du bonhomme de neige devient aussi rubicond que son pull-over ; il ne sait plus que faire avec sa pelle.

B. - Mais non, je ne boude pas !

P. – Que se passe-t-il ?

B. - Je suis triste car je pense à Ma.. Vous trouvez cela juste ? Une fille si jeune et si jolie ! Qu’a-t-elle déjà reçu de la vie ? Tous ses problèmes depuis des années…

Les deux sujets de bois - l’un en bois verni et l’autre de bois ciré -, dont la cousine germaine fait de la pub pour une marque de cire en spray, restent cois. 

B. - Et maintenant son cancer ! Deux fois, à un an d’intervalle…

P. – Certes ! Nous en sommes conscients, nous aussi nous sommes ses amis ! Avec Luc comme médecin, tu n’as aucune exclusivité en la matière.

V. - A moi aussi, crois-moi, çà me fiche le bourdon !

Les deux sujets P et V retrouvent l’unisson pour dire :

     -  Que pouvons-nous y faire ?

P. - Je me dis qu’un jour la chance va tourner et, alors, elle pourra espérer recevoir sa part de bonheur.

V. - Pourquoi ne pas envisager que cela se termine avec l’actuel millénaire si funeste pour elle ?

B. - On peut certainement aider.

Interdits, les deux sujets de bois articulé regardent le bonhomme de neige :

P. - Tu crois ?

B. - Oui ! J’y crois dur comme le plâtre dont je suis fait ! Approchez-vous, plus près !

Les deux belles-sœurs de la vedette TV s’approchent. Et le bonhomme adopte le ton de la confidence :

B. - Tout comme vous, je n’ai pas toujours été ce que je suis devenu aujourd’hui… J’ai eu des vies antérieures. Pour preuve, regardez mes yeux, ils sont obliques vers le bas et vers l’extérieur : comme les vôtres.

P. - Et alors ?

B. - Eh bien, cela signifie que nous trois, nous sommes en fin de cycle !

            Les deux sujets de bois semblent déconcertés : 

B. - Ne venez pas me dire aujourd’hui que vous ne croyez plus en la réincarnation ! Ou alors, c’est nouveau…

P. - Maintenant, j’y suis ; vaguement ! Nous en avons d’ailleurs discuté récemment, Ma.. et moi. Cela m’était sorti de l’esprit !

V. - Il faut admettre que dans ta petite bille de bois ; il n’y a pas beaucoup de place !

P. – Au moins autant que dans la tienne !

Le bonhomme de neige en plâtre et bois peint manifeste son agacement en martelant le bureau de son ami Luc de petits coups donnés avec le manche de fer de sa pelle.

B. - Quand vous en aurez fini avec vos chamailleries, toutes les deux,  nous pourrons reprendre notre discussion !

Le silence se fait instantanément et les deux sujets de bois retrouvent leur calme. Ils écoutent le bonhomme de plâtre et bois peints.

B. - Quand les êtres arrivent ainsi en fin de cycle et qu’ils ont épuisé toutes leurs vies, ils ont la possibilité - s’ils le veulent vraiment - d’influer sur le destin d’un être cher.

En chœur, les deux sujets de bois :

    - Ma.. !

B. - Vous avez tout compris !

P. - Toi alors… pour un bonhomme de neige !

B. - De plâtre et de bois…bonhomme de neige en plâtre et bois peints ! N’oubliez jamais ça…

Les deux sujets, de bois ciré et de bois verni, en ont les rotules qui grincent mais déjà, d’un petit coup de pelle bien ajusté, leur interlocuteur les ramène à la « réalité ».

B. - Ce n’est pas le moment de se déconcentrer.

V. - Vas-y, nous t’écoutons. Il n’empêche, je n’en reviens pas qu’un bonhomme de neige - fut-il en bois peint - soit capable de penser, voire de philosopher ! 

B. - Si tu en doutes, c’est que tu n’as pas lu Cœur de neige de Christian Bobin qui est resté deux semaines dans ce bureau.

Les deux sujets de bois n’en reviennent pas du savoir de leur camarade le bonhomme de neige en bois peint.

P. - Tu l’as lu ?

B. - Mais oui : je suis curieux de beaucoup de choses !

V. - Désormais, je devrai faire beaucoup plus attention et me méfier de l’espion caché dans la place !

B. - Rassure-toi, je ne vois que ce qui touche de près à Ma..  Le toubib m’a épaté ! Se séparer ainsi, sans hésiter, de l’un des fleurons de sa bibliothèque… quand on connaît sa passion pour les livres ! C’est qu’il doit l’aimer très fort, lui aussi, Ma.. 

V. - Chut ! Et si elle nous entendait ?

P. - Même le matin de Noël les murs de cette maison n’ont pas d’oreille.

B. - Ben quoi, cela lui réchaufferait le cœur, à Ma.. de savoir que nous parlons d’elle ! Mais, rassure-toi, je ne suis pas un rapporteur !

P. - Assez discuté, revenons-en à ton idée. Nous sommes le 25 décembre et il nous reste jusqu’à minuit le soir de la saint-Sylvestre. J’imagine que si nous voulons que le charme agisse au mieux et qu’ainsi le troisième millénaire commence pour Ma.. sous de meilleurs auspices, il est plus que temps de concentrer notre énergie, notre amitié, notre tendresse…

B. - Oh là ! Oh ! Tu oublies le principal…

V. - Quoi encore ?

B. - Énergie, amitié, tendresse… d’accord. Mais, avant tout, c’est notre amour que nous allons devoir concentrer. L’amour, il n’y a que cela de vrai ! Il est bien le seul à pouvoir agir sur le destin de Ma.. D’ailleurs, c’est le principal moteur des autres qualités énumérées.

P. - Eh bien toi alors… Pour un bonheur de neige !

V. - Pas bonheur : bonhomme de neige !

P. - Veuille excuser le lapsus ! Pour un bonhomme de neige, tu m’épates.

Le bonhomme de neige en bois fait un large sourire qui révèle une rangée de dents fort éloignées l’une de l’autre. Il ajoute, mettant un terme à la discussion avec ses deux congénères :

B. - Chut ! Maintenant soyez gentils, ne me distrayez plus… J’aime ! Faites comme moi !