Petite
Sans
mauvaise intention, trois personnages inanimés tiennent conciliabule dans le
bureau de leur ami médecin.
V. - Que
fais-tu là ?
P. - Je
t’attendais !
V. -
Pourquoi as-tu quitté ton galet ?
P. - Je
m’y ennuyais…
B. - Quand
Mossieu s’ennuie, tout le monde en profite. Il ne sait pas descendre
seul de son caillou ; alors, quand il veut faire du zèle : patatras,
bonjour les dégâts !
V. - Ce
matin cela n’a pas l’air d’aller très fort !
P. -
Laisse-le ; tu vois bien qu’il boude ! Et quand il est dans cet état,
personne n’échappe à son acrimonie !
Le visage du bonhomme de neige devient aussi rubicond que son pull-over ; il ne sait plus que faire avec sa pelle.
B. - Mais
non, je ne boude pas !
P. – Que
se passe-t-il ?
B. - Je suis
triste car je pense à Ma.. Vous trouvez cela juste ? Une fille si jeune et
si jolie ! Qu’a-t-elle déjà reçu de la vie ? Tous ses problèmes
depuis des années…
Les deux
sujets de bois - l’un en bois verni et l’autre de bois ciré -, dont la cousine
germaine fait de la pub pour une marque de cire en spray, restent cois.
B. - Et
maintenant son cancer ! Deux fois, à un an d’intervalle…
P. –
Certes ! Nous en sommes conscients, nous aussi nous sommes ses amis !
Avec Luc comme médecin, tu n’as aucune exclusivité en la matière.
V. - A moi
aussi, crois-moi, çà me fiche le bourdon !
Les deux sujets P et V retrouvent l’unisson pour dire :
-
Que pouvons-nous y faire ?
P. - Je me
dis qu’un jour la chance va tourner et, alors, elle pourra espérer recevoir sa
part de bonheur.
V. -
Pourquoi ne pas envisager que cela se termine avec l’actuel millénaire si
funeste pour elle ?
B. - On
peut certainement aider.
Interdits, les deux sujets de bois articulé regardent le bonhomme de neige :
P. - Tu
crois ?
B. -
Oui ! J’y crois dur comme le plâtre dont je suis fait !
Approchez-vous, plus près !
Les deux belles-sœurs de la vedette TV s’approchent. Et le bonhomme adopte le ton de la confidence :
B. - Tout
comme vous, je n’ai pas toujours été ce que je suis devenu aujourd’hui… J’ai eu
des vies antérieures. Pour preuve, regardez mes yeux, ils sont obliques vers le
bas et vers l’extérieur : comme les vôtres.
P. - Et
alors ?
B. - Eh
bien, cela signifie que nous trois, nous sommes en fin de cycle !
Les deux sujets de bois semblent
déconcertés :
B. - Ne venez pas me dire aujourd’hui que vous ne croyez plus en la réincarnation ! Ou alors, c’est nouveau…
P. -
Maintenant, j’y suis ; vaguement ! Nous en avons d’ailleurs discuté
récemment, Ma.. et moi. Cela m’était sorti de l’esprit !
V. - Il
faut admettre que dans ta petite bille de bois ; il n’y a pas beaucoup de
place !
P. – Au moins autant que dans la tienne !
Le
bonhomme de neige en plâtre et bois peint manifeste son agacement en martelant
le bureau de son ami Luc de petits coups donnés avec le manche de fer de sa
pelle.
B. - Quand vous en aurez fini avec vos chamailleries,
toutes les deux, nous pourrons
reprendre notre discussion !
Le silence
se fait instantanément et les deux sujets de bois retrouvent leur calme. Ils
écoutent le bonhomme de plâtre et bois peints.
B. - Quand les êtres arrivent ainsi en fin de cycle
et qu’ils ont épuisé toutes leurs vies, ils ont la possibilité - s’ils le
veulent vraiment - d’influer sur le destin d’un être cher.
B. - Vous
avez tout compris !
P. - Toi
alors… pour un bonhomme de neige !
B. - De
plâtre et de bois…bonhomme de neige en plâtre et bois peints ! N’oubliez
jamais ça…
Les deux sujets, de bois ciré et de bois verni, en ont les rotules qui grincent mais déjà, d’un petit coup de pelle bien ajusté, leur interlocuteur les ramène à la « réalité ».
B. - Ce
n’est pas le moment de se déconcentrer.
V. -
Vas-y, nous t’écoutons. Il n’empêche, je n’en reviens pas qu’un bonhomme de
neige - fut-il en bois peint - soit capable de penser, voire de
philosopher !
B. - Si tu
en doutes, c’est que tu n’as pas lu Cœur de neige de Christian Bobin qui
est resté deux semaines dans ce bureau.
Les deux sujets de bois n’en reviennent pas du savoir de leur camarade le bonhomme de neige en bois peint.
P. - Tu
l’as lu ?
B. - Mais
oui : je suis curieux de beaucoup de choses !
V. -
Désormais, je devrai faire beaucoup plus attention et me méfier de
l’espion caché dans la place !
B. -
Rassure-toi, je ne vois que ce qui touche de près à Ma.. Le toubib m’a épaté ! Se séparer ainsi,
sans hésiter, de l’un des fleurons de sa bibliothèque… quand on connaît sa
passion pour les livres ! C’est qu’il doit l’aimer très fort, lui aussi,
Ma..
V. -
Chut ! Et si elle nous entendait ?
P. - Même
le matin de Noël les murs de cette maison n’ont pas d’oreille.
B. - Ben quoi, cela lui réchaufferait le cœur, à Ma..
de savoir que nous parlons d’elle ! Mais, rassure-toi, je ne suis pas un
rapporteur !
P. - Assez
discuté, revenons-en à ton idée. Nous sommes le 25 décembre et il nous
reste jusqu’à minuit le soir de la saint-Sylvestre. J’imagine que si nous
voulons que le charme agisse au mieux et qu’ainsi le troisième millénaire
commence pour Ma.. sous de meilleurs auspices, il est plus que temps de concentrer
notre énergie, notre amitié, notre tendresse…
B. - Oh
là ! Oh ! Tu oublies le principal…
V. - Quoi
encore ?
B. -
Énergie, amitié, tendresse… d’accord. Mais, avant tout, c’est notre amour que
nous allons devoir concentrer. L’amour, il n’y a que cela de vrai ! Il est
bien le seul à pouvoir agir sur le destin de Ma.. D’ailleurs, c’est le
principal moteur des autres qualités énumérées.
P. - Eh
bien toi alors… Pour un bonheur de neige !
V. - Pas
bonheur : bonhomme de neige !
P. -
Veuille excuser le lapsus ! Pour un bonhomme de neige, tu m’épates.
Le bonhomme de neige en bois fait un large sourire qui révèle une rangée de dents fort éloignées l’une de l’autre. Il ajoute, mettant un terme à la discussion avec ses deux congénères :
B. -
Chut ! Maintenant soyez gentils, ne me distrayez plus… J’aime !
Faites comme moi !