Repasse-moi Dire Straits

Chapitre 1 - extrait

Il est cinq heures, l’aube s’annonce, fraîche et brumeuse.

Ce 24 mai 1998, l’atmosphère dans la villa de Lambersart est lourde, pesante : seuls Michel Faron et Phil Néraux sont encore sur place. Tony a repris le volant de la BMW, les deux autres larrons l’ont accompagné ; ils se sont tirés. Ils se sont évaporés dans le brouillard de la fin de nuit...                               

- Laisse tout comme cela, Néraux. On file. Le jour ne va pas tarder à se lever et mieux vaut ne pas être repérés ! N’oublie pas de rebrancher le système d’alarme…

- Et les filles ?

- Encore des scrupules ? Tony va les déposer dans un entrepôt désaffecté. J’ai l’adresse. Dans moins de deux heures, je téléphonerai d'une cabine et je préviendrai le commissariat du quartier.

A dix-huit ans, Phil Néraux, le plus jeune des agresseurs, est aussi, il l’a prouvé à plusieurs reprises, le seul homme inexpérimenté du groupe. Il n'en mène pas large : il n'est plus aussi fringuant qu'en début de soirée. …  

… Ce soir-là, comme convenu, les deux jeunes marginaux pénètrent dans la villa des Broucq et débranchent l’alarme. Ils ferment les volets en façade puis, attendent - sur le mobile « tombé du camion »* de Faron - le coup de fil que Marc doit leur passer avant qu’ils n’ouvrent la lourde grille qui ferme Fjord.

Leur attente ne dure pas, bientôt le téléphone sonne et les deux compères s’empressent d’exécuter les ordres. Une grosse BMW sombre ralentit puis s’engouffre dans la propriété en faisant crisser les petits galets qui recouvrent l’allée.

Phil a le temps d’apercevoir un homme assis entre deux femmes à l’arrière de la puissante conduite intérieure. Déjà, aidé de son compère, il referme le portail qui grince sur ses gonds tandis que le bruit de portières qui claquent troue le silence de la nuit. …

 … Ce soir-là, ils l’apprendront à leurs dépens quelques mois plus tard, les deux jeunes voyous vont, en réalité, sauter les pieds joints dans le délit majeur.

Les deux jeunes femmes, loin d'être les péripatéticiennes annoncées, ont été amenées contre leur gré : après avoir été droguées. …

… Rageusement, l'agresseur accroche des doigts le tissu délicat qui forme encore un rempart dérisoire à sa féminité ; il l'arrache d'un coup sec, dévoilant ainsi un sexe à la toison soignée.

John Distrovitch se tourne vers Phil :

- Viens ici et aide-moi ! ordonne-t-il. Arrange-toi pour qu'elle ne puisse pas brailler !

Il lui jette au visage le sous-vêtement déchiré.

- Sers-toi de ça !

Faron sourit et se passe une langue gourmande sur les lèvres. Il glousse de satisfaction. Depuis de longues minutes, il ne quitte plus le viseur de sa caméra dont le voyant rouge est quasi constamment allumé :

- Ts, ts ! Quel dommage, c’est un string ; j'aime bien ce genre de fanfreluche ! fait-il à son compagnon tout en zoomant sur le triangle de dentelle rebrodé d’arabesques de fils d’argent. Magne-toi, dans l'état où John l'a mis, ce machin délicat ne sera jamais plus d'aucune utilité pour son cul. Fourre-le-lui dans la gueule et bloque-le avec ça !

Il tient toujours sa caméra d'une main et prend, dans la poche de sa vareuse, un rouleau d'adhésif qu'il lance à Phil :

- Et surtout, ne regarde pas à un morceau… qu’elle nous fiche la paix, à la fin !   

Décontenancé, Phil a de plus en plus de difficultés à croire au scénario annoncé au départ. …

… Le chemisier écarlate de la jeune femme n'a pas tardé à subir le même sort que le slip. Anne assurée de la beauté et de la fermeté de sa poitrine aimait évoluer sans soutien-gorge surtout quand elle arborait un chemisier de soie qui glissait sur la peau en mouvements plus que caressants.

- T'inquiète, Phil, pouffe Michel qui se délecte du spectacle, je t’assure qu’elles adorent cela !

Au même moment, Marc Spetiaux qui, manifestement, avait dû déjà s’amuser avec elle, entra avec la seconde jeune femme ; il lui ôta la large bande de feutre rouge qui lui cachait jusque-là le haut du visage.

Contrairement à la première fille, la nouvelle arrivante ne porte pas trace de coups : son visage est intact. Agressée par la lumière vive qui inonde la pièce, elle cligne des yeux dont les pupilles restent dilatées. Elle se frotte vigoureusement la bouche de la main ; elle apparaît dégoûtée par ce qu’elle vient de subir. 

Phil constate qu'elle pleure, silencieusement :

- Elle a dû être témoin du sort peu enviable de sa compagne ! se dit le jeune homme, assez bas pour ne pas être entendu des autres. Je me demande ce que ce maniaque vient de lui faire ?

Manifestement, la fille est terrorisée ; elle apparaît aussi honteuse du traitement qu’elle vient de subir. …

… Marc s’est rapproché de Carole Bonthiers avec la bouteille contenant encore au moins la moitié du liquide ambré et pétillant; il la renverse en fontaine sur les mains attachées de sa victime en s’esclaffant. Le champagne coule entre les doigts et, de là, sur les cheveux blonds puis il s’insinue par les manches et le col de la robe chemisier qui s’humidifient. Dès lors, par transparence, le délicat soutien-gorge balconnet de teinte foncée apparaît ; les seins surpris par l’agression du liquide glacé réagissent spontanément et dardent leur mamelon.

Spetiaux ne perd rien du spectacle. Ensuite, de la main gauche, il saisit le menton de sa victime et l'oblige à redresser la tête et à le regarder. …

… Elle sentait une nausée lui monter du creux de l'estomac ; c’est à ce moment que l’ordre du chef des agresseurs claqua tel un coup de fouet à l’intention de Phil Néraux.

-  Attache-lui les mains au-dessus de la tête !

Les dernières illusions qu’entretenait jusque-là l’organisatrice du lancement de Canyon s’évanouirent. …  

… Ce qu’elle distingua ne la rassura pas. D’autre part, elle se rendit compte que, pour une raison qu'elle avait peur de trop bien comprendre, l'un des individus les filmait :

- Les salauds ils vont vendre leur cassette sur Internet : au plus offrant ! Notre compte est bon ! Comment avons-nous pu être amenées ici ? marmonna-t-elle. Pourquoi ? C’est l’horreur, ils ne vont quand même pas tourner un snuff movie ?

Spetiaux avait ôté tous les boutons. Le bas du corps de Carole apparaissait dénudé - le slip était en effet au fond de la poche du sinistre l’individu, depuis les privautés auxquelles il l’avait soumise dans la voiture.

- Regardez-moi cela vous autres : une vraie blonde !

Le mont de Venus de la jeune femme était en effet ombré d’une toison frisottante couleur de blés mûrs. Déjà Michel Faron filmait en zoomant progressivement.

- Je vous la conseille, vous verrez, si vous n’avez jamais baisé avec une blonde, vous l’apprécierez !… 

… La petite Bonthiers n’avait que deux ans lorsqu’un soir de février 1970, un convoi agricole mal éclairé avait brisé net l’avenir de Marie et Richard, ses parents !

Le jeune couple revenait du Luxembourg en chevauchant la puissante moto qui faisait la fierté de Richard ; ils ignoraient que la brume épaisse avait passé, ce soir-là, un contrat de dupes avec un fermier imprudent.

Quand, à hauteur de Courrière, près de Namur, le motard avait aperçu la lourde remorque, il était trop tard.

- Merde ! avait-il eu le temps de dire.

Marie, qui était plaquée contre le dos de son mari pour donner moins de prise au vent, ne l’entendit même  pas. Le choc fut d’une violence inouïe…

Richard fut décapité et sa tête, encore couverte du casque, s’en vint rouler devant les roues des voitures qui suivaient sa moto. …  

… Carla s’approcha du premier corps.

Tel un pantin désarticulé, Marie Bonthiers gisait sur le bas-côté herbeux, à plus de quinze mètres de la remorque agricole.

Veillant à ne pas poser de geste inapproprié, la jeune étudiante en médecine chercha le pouls de la victime. Elle ne le trouva pas.

La vie avait déjà quitté le jeune corps tourmenté…

En voulant se relever, la jeune fille avait pris appui sur la chaussée, sa main droite glissa sur un liquide chaud et visqueux. Elle y dirigea le faisceau de sa lampe et dut se rendre à l’évidence :

- Du sang !

Carla fut prise d’une nausée mais, courageusement, chercha de l’herbe et y frotta vigoureusement les doigts souillés avant de chercher, de la main gauche, un mouchoir dans sa poche. Elle s’essuya longuement et soigneusement les mains.

Ensuite, tout en reprenant ses recherches, elle héla son ami :

- Arsène, as-tu trouvé quelque chose ?

A ce moment précis, elle buta sur le « ballon » qui avait traversé la chaussée quelques minutes auparavant.

La jeune femme se pencha ; elle voulait examiner l’objet de plus près. L’instant d’après, elle poussa un cri et s’affala sur la chaussée humide, sans connaissance.

- Carla ? Que se passe-t-il ?

Déjà Arsène l’avait rejointe. Il s’accroupit devant elle et l’éclaira.

- Mon Dieu !

A côté de la jeune femme inanimée, se trouvait un casque de motard ; la jugulaire retenait encore la tête de Richard Bonthiers dont le regard, protégé par les lunettes, exprimait, par-delà le néant, la terreur, l’incompréhension et l’absurde !… 

… La petite Carole Bonthiers, entourée de la sollicitude affectueuse de son oncle Gérald Spineux et de sa tante Antonella qui n’avaient pas eu le bonheur d’avoir d’enfant, grandissait sans gros problème. Hormis un tempérament réservé, voire taciturne, la fillette semblait avoir accepté son sort d’orpheline. De ses chagrins de fillette, seules ses poupées étaient les confidentes. Souvent, quand Antonella venait la réveiller le matin, la petite fille serrait très fort sa poupée favorite contre sa joue au point d’y laisser imprimées les marques des boucles de cheveux synthétiques qu’elle avait noyées de ses larmes. …  

… Toute la famille Roswel-Meunier emménage à Orcq pendant les vacances d’été 1974 dans la maison que le docteur Gontrand Dufert vient de quitter pour une villa tout juste terminée à proximité du centre historique de Tournai, à deux pas de la clinique du Val du cerf. Avant de placer une annonce, le cancérologue à proposé à son beau-frère et sa belle-sœur de profiter de la location de la maison récemment remise à neuf par ses soins. …

    … Ce sera pour elle une révélation…

De ce jour-là, Anne Roswel et Carole Bonthiers, son aînée d’environ six mois, vont se découvrir, s’apprécier. Elles vont devenir complices et ne plus se perdre de vue.

A la fin des années de primaires, Antoine Kespers débarque un beau matin dans le mini-clan des deux fillettes.

Il a rencontré Anne au club de tennis de table et vient, à son invitation et à celle Patrick, son frère aîné, s’entraîner sur la table que les Roswel possèdent dans leur garage. Le duo devient ainsi un trio. 

Dès lors, Anne Roswel, Antoine Kespers et Carole Bonthiers vont voguer de concert. Ils se trouvent réunis, à Tournai, en septembre 1980, à l'aube de leurs études secondaires. Inscrits tous trois à l'athénée Jules Bara, le hasard de la répartition les regroupe dans la même classe. Ils deviennent bientôt inséparables…. 

… Contrairement au triste destin de son amie Carole, des fées avaient dû se pencher au-dessus du berceau de la petite Anne Roswel. Cela expliquait sans doute la beauté sereine de ses yeux foncés qui lui donnaient un regard de biche étonnée : ils auraient pu inspirer les dessinateurs qui avaient imaginé Bambi. …

 

… Enjouée, d'une intelligence vive, polie sans être obséquieuse, la nièce de Gontrand Dufert se montre fort active durant les cours sans, pour autant, écraser ses condisciples. Elle ne rechigne jamais à leur donner un conseil, une explication, quand elle les voit moins prompts qu’elle-même à comprendre les subtilités de la langue française, de la géographie ou des mathématiques. …

 

… Anne Roswel a deux frères, plus âgés qu'elle - Michel et Patrick - qui la protègent envers et contre tous :

- Mais arrêtez donc de la couver ! insiste souvent leur père. Vous ne lui rendez pas service en la protégeant de la sorte !

Rien n’y faisait. Il faut admettre que loin de l’élever dans un cocon de soie, les deux garçons font, très tôt, découvrir à leur petite sœur les émotions fortes que procure aux passionnés la pratique de leur sport favori… Et sur ce point, les deux garçons sont gâtés car leur frangine va très vite se révéler douée dans différentes activités sportives qu’elle puisse les pratiquer seule ou en équipe. … 

… Dès lors, la plus grande joie de la petite est de revenir à la maison crottée jusqu'aux oreilles. Elle fait alors, fièrement, taire les récriminations de sa maman d'un joyeux :

- M'man, j'ai encore marqué un but à Mich !

- Tu as vu dans quel état tu reviens ! rétorque Chantal Roswel en s’efforçant de prendre un air sévère. Qui va devoir se taper la lessive, cette fois ?

- C'est Michel ! affirme la petite, péremptoire.

Plissant son nez qu’elle a mutin, elle ajoute :

- Il l'a promis !  

- Oh là, petite Anne ! s'offusque le grand frère. Moi je m'occupe des chaussures et rien de plus…

Passant tendrement la main dans la chevelure de sa cadette, il ajoute :

- Maman, tu devrais voir, Anne joue comme une déesse !

- Pas comme une déesse, objecte la gamine, les garçons ont dit : comme un dieu !

Ces paroles attendrissent immanquablement Chantal Roswel. Vaincue par ses rejetons, elle finit toujours par dire à sa fille :

- En tous cas, pour une fois, n’éparpille pas ton équipement dans ta chambre ; rassemble tous les vêtements souillés que je ne doive pas les chercher partout, jusque sous ton lit : et maintenant, file prendre une douche ! 

- Oui M’man !

Déjà la fillette quittait la pièce sous les regards attendris de sa maman et de son frère aîné…

- Elle joue vraiment super bien ! ajoute Michel Roswel d’une voix extatique. …  

… Quand Patrick joue à Tournai, Anne accompagne souvent sa maman au club. Elle se fait un plaisir - si elle ne joue pas au football - d'aller le rechercher. Si, d'aventure, le match ou l'entraînement n'est pas terminé, la petite donne de la voix, pour encourager son frère.

A la maison, les Roswel disposaient d'un équipement de tennis de table dans le garage.

- Et moi, quand je pourrai jouer ? demandait la fillette alors même qu’elle pouvait encore se glisser sous la planche sans courber la tête.

- Quand ton petit museau dépassera de la table ! répétait invariablement Patrick.

Dès lors, au moins une fois par semaine, la petite fille venait se toiser. Bientôt, elle fut assez grande pour voir d'où venaient les balles de celluloïd.

- Pat, je suis grande, on va jouer !

Son frangin fit quelques échanges, histoire de montrer à sa jeune sœur qu’elle devrait beaucoup s’entraîner. Anne comprit la leçon mais prédit avec conviction :

- Un jour, je te battrai !

- Je l’espère bien ! lui rétorqua son frère aîné. En tous cas, tu auras commencé assez tôt !  

De ce jour, Patrick Roswel, désormais classé D0, fit montre de dons pédagogiques et lui apprit, patiemment et gentiment, les rudiments de son sport favori. …

L'auteur : Patrick Motte

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